La justice, ce détail insupportable

Quand la loi devient une option à la carte, c'est que le théâtre politique a définitivement troqué sa robe d'avocat pour le costume de saltimbanque. Mon avis sur une condamnation qui, contre toute attente, arrange tout le monde sauf la République

La scène est presque devenue une habitude, une chorégraphie bien rôdée du théâtre politique français : une condamnation tombe, et aussitôt, les cris d'orfraie retentissent. "C'est une cabale !", "C'est le peuple qui devrait décider !", hurlent ceux qui ont pourtant fait du respect de l'ordre — pour les autres — leur fonds de commerce.

Il faut avouer que le déni atteint ici des sommets, des cimes himalayennes de mauvaise foi. Entendre une avocate, censée connaître la mécanique du droit sur le bout des doigts, transformer une sentence judiciaire en un vulgaire sondage d'opinion est tout simplement sidérant. L'idée, distillée avec la subtilité d'un bulldozer, qu'une élection absoudrait tout détournement de fonds, est un glissement sémantique dangereux. C'est le retour en force d'une vision populiste où le suffrage universel deviendrait un gigantesque "droit à l'oubli" pour les copains et les coquins.

Détourner de l'argent public n'est pas une figure de style, ni une option politique : c'est un délit. Et pourtant, on nous explique doctement que la justice — cette institution lente, pénible, qui ne s'arrête pas pour les besoins d'une campagne télévisuelle — n'a pas son mot à dire. C'est exactement le même mécanisme, la même petite musique que l'on entend de l'autre côté de l'Atlantique : quand la loi nous contrarie, on décrète qu'elle est corrompue, biaisée, ou aux ordres.

La séparation des pouvoirs, ce concept un peu poussiéreux que certains aimeraient voir réduit en cendres pour laisser place à la toute-puissance de la "volonté populaire", est pourtant le seul rempart qui nous évite de basculer dans le cirque permanent. Oser se présenter à la magistrature suprême alors que l'on crache sur les fondements mêmes de notre État de droit, c'est non seulement un aveu d'impuissance politique, mais surtout un mépris total pour ceux qu'ils prétendent représenter.

Mais ce qui sidère encore plus, c'est le silence complaisant qui entoure cette mascarade. D'un côté, une gauche apathique, bien trop occupée à regarder ses pieds pour monter au créneau et dénoncer cette dérive fondamentale. De l'autre, ce bloc central et cette droite — pléonasme, tant leurs horizons se confondent — à qui ce discours convient finalement très bien. Un peu comme pour le cas Sarkozy en son temps : on s'indigne poliment, mais on ne change rien.

Au fond, le repositionnement de Marine Le Pen en éternelle candidate arrange tout le monde. On a eu une frayeur avec Bardella, cette nouvelle tête qui séduisait la jeunesse, mais Marine, elle, est une perdante compulsive, un héritage bien connu, une figure rassurante dans son échec. Politiquement, le statu quo convient parfaitement aux puissants. La justice, elle, pourra toujours attendre dans l'antichambre, le spectacle doit continuer.

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jean.martin@exemple.com
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